Le Dicton du jour :
« Gelée blanche pour Saint-Eustache (20 septembre), grossit le raisin qui tache. »
Le Grand Véfour
Restaurant|75001 PARIS
Cette belle maison historique a Ă©tĂ© marquĂ©e par le passage de lâexcellent Guy Martin. Nous y sommes donc allĂ©s avec un petit pincement, mĂȘme si câĂ©tait pour y retrouver le non moins excellent Bruno Doucet (la rĂ©galade). Ce fut un trĂšs grand moment. La cuisine et le service ont pris le pas sur le dĂ©cor, ce nâĂ©tait pas gagnĂ©. Comme nous avons des goĂ»ts assez proches, mon invitĂ© et moi, nous avons tout partagĂ©. Le pĂątĂ© en croĂ»te est parfait avec sa croĂ»te peu Ă©paisse, le ceviche de daurade Ă©tait dâune rare finesse. Quant au ris de veau mon invitĂ© -spĂ©cialiste du sujet- lâa trouvĂ© merveilleux et moi je nâavais pas mangĂ© une raie dâune telle qualitĂ© depuis longtemps.
Le service a Ă©tĂ© trĂšs prĂ©cis et charmant tout en restant lĂ©ger (toujours le risque dans ce genre dâendroits), sommelier trĂšs compĂ©tent et en adĂ©quation avec le cadre.
Bref, un grand moment dâautant plus que vues les tempĂ©ratures de cette arriĂšre saison, nous Ă©tions en terrasse.
Oscar, Olivier, Patrice et Thibault
Le Grand Véfour
17 rue de Beaujolais
75001 Paris
La semaine dâOscar
Le 25 juin aurait pu rester dans les annales que pour cela : 40,6 degrĂ©s de tempĂ©rature maximale Ă Paris dans lâaprĂšs-midi. Mais pour Duchemin lâexceptionnel ne se mesure pas au thermomĂštre (quoique) mais avec les sens. Et dans ce sens-lĂ , vue, odorat et aussi goĂ»t ont eu une double fĂȘte ce jeudi Ă la galerie dâart La Forest Divonne, rue des Beaux-Arts oĂč Ă©taient exposĂ©s trente-cinq sculptures et Tirages Pigmentaires de lâartiste Jean-Bernard MĂ©tais. Lâartiste Ă©tant aussi vigneron (si MĂ©tais mâĂ©tais vieilli !) on a eu droit aussi Ă une fabuleuse dĂ©gustation de vieux millĂ©simes, authentique voyage dans le temps.
La vigne chez les MĂ©tais Ă©tant de pĂšre en fils et cela depuis le XVIĂšme siĂšcle, Jean-Bernard avait quinze ans quand son pĂšre, proche dĂ©jĂ de la fin et conscient de la vocation du fiston lui a demandĂ© seulement de «soigner la vigne⊠en artiste». Ce qui veut dire dâune certaine maniĂšre, aussi, pour lâamour de lâart, car Jean-Bernard gagnant bien sa vie depuis que les grandes sculptures dont il a peuplĂ© lâespace public dans plusieurs pays lui ont Ă©tabli en rĂ©fĂ©rentiel nâa pas eu besoin de se faire entretenir pour Vitis V.
Je connais le milieu du vin mais pas Ă©normĂ©ment dâexemples dâun dĂ©tachement similaire. Et on le sait, le vin a besoin de calme et le vigneron aussi ; rien de plus calme que de ne devoir demander au vin de se financer.
«Lorsquâon dĂ©guste de trĂšs vieux millĂ©simes, nous apprend MĂ©tais en faiseur du temps, on expĂ©rimente physiquement une remontĂ©e dans le temps, on devient le temps de ce vin, qui devient une partie de nous-mĂȘmes».
Ce nâest pas pour rien donc que lâexpo de lâartiste sâappelait Clepsydres, lâhorloge dâeau mesurant dans lâAntiquitĂ© la durĂ©e dâun discours. Ou que lui-mĂȘme façonne des sabliers (lâheure sâenfouit entre les doigts comme du sable). Ou surtout que leurs Tirages PigmentĂ©es nous apprennent quâune photo peut fermenter dans nos tĂȘtes tandis quâun verre soufflĂ© nous rĂ©vĂšle la couleur du temps sous celle dâun chenin 1947.
OĂč finit lâartiste, oĂč commence le vigneron, oĂč câest lâhomme qui dĂ©cide les parts de chacun, lâart de chaque ?
Ernst Gombrich (1909-2001) auteur dâun Histoire de lâart dont se sont vendus plus de sept millions dâexemplaires dans le monde, Ă©tait taxatif : «il nây a pas dâart il nây a que des artistes».
Câest Ă lire, «des hommes et des femmes auxquels est Ă©chu le don dâĂ©quilibrer formes et couleurs jusquâĂ ce quâelles sonnent juste, et qui ne se satisfont pas de demi-solutions, dâeffets superficiels ou faciles».
Il nây a pas du vin il nây a que des vignerons ? Ou mieux : des artistes vignerons. Quel art que celui de maĂźtriser le temps ! Lâart de voir ce quâon boira, rien quâen regardant le raisin, la grappe.
On anticipe ce que le temps fera dans lâagitation de la barrique, le calme de la cave.
Du temps aussi pour le travail de lâatelier. Lâartiste doit (et parfois il le peut) contrĂŽler son Ćuvre dans le temps, quitte parfois Ă la cacher ; le marchand cherchera en revanche Ă la placer au mieux.
Le vigneron doit dĂ©cider quand son vin est prĂȘt avec une science qui a peu Ă voir avec celle de lâĆnologue et moins encore avec celle du commercial.
Voici quarante ans sur les cartes de vins de grands restaurants Ă©tait habituel un EV pour En vieillissement. Mais quand ce vin aboutit il nâest point vieux, il est dans son apogĂ©e et vous pouvez employer aussi pour le dĂ©finir nâimporte quel synonyme : sommet, zĂ©nith, point culminant, acmĂ© ou mĂȘme -et je vous demanderais Ă y goĂ»ter-, paroxysme. Il serait le moment de dĂ©boucher, de vendre, de boire.
Câest lĂ que se joue le Fh (facteur humain) positif car MĂ©tais, se renouant au commerce a trouvĂ© en Bruno Quenioux et son Philo Vin lâartiste de la vente dont il avait besoin pour laisser sortir les vins qui ne demandaient que cela.
Bref, ayant laissĂ© de cĂŽtĂ© nos idĂ©es plus ou moins affichĂ©es -dâamateurs plus ou moins illuminĂ©s- et mĂȘme pour les initiĂ©s avoir dĂ©laissĂ© la routine de cracher, on a entamĂ© ce 25 juin un voyage immobile vers la rare AOC JasniĂšre, notre nez et notre palais faisant Duchemin ensemble grĂące au 2016, un Tumultueux (le bien nommĂ©) TĂȘte Ă TĂȘte sur lâĂ©tiquette, brut ayant passĂ© dix ans sur lattes et Ă 0 g/l de dosage, bulle fine sâĂ©crasant sur le haut du palais jusquâĂ effacer la lourdeur de la journĂ©e.
Ă partir de lĂ le vertige dâune mise en abyme du chenin, cĂ©page documentĂ© en Anjou depuis lâan 845 sous le sceau de Charles le Chauve.
La passion demande de lâorganisation et M. StĂ©phane Priami, ami des amis dĂ©guisĂ© en G.O. a facilitĂ© la circulation de gens et des histoires car ce nâest pas une mince affaire que de dĂ©cider quâest-ce quâon va garder dans la mĂ©moire dâune dĂ©sescalade chrono, en goĂ»tant les 1996, 1976, 1953, 1934, tous des pures merveilles.
Tous dâune mĂȘme famille (pour une fois, la devise RĂ©serve de la Famille nâĂ©tait pas un Ă©lĂ©ment marketing), unis par le terroir, le raisin, la main de lâhomme. Mais chacun si diffĂ©rent. Comme les enfants dâun mĂȘme couple.
Pas de couples pour en finir : des femmes seules dans la vigne et dans les chais, derriĂšre ce dernier miracle, le 1916. Femmes libres pour une fois de circuler dans les chais puisque les hommes sont Ă la guerre.
Comment juger cette histoire dans lâHistoire, liquide comme la mĂ©moire ?
Tout au long du voyage on sâest rĂ©primĂ© de cracher puisque ces vins nâosaient quâĂ nous griser et aussi parce quâil y avait de si belles conversations, la femme de MĂ©tais parlant vin avec la langue de lâamatrice, leur grand enfant en maĂźtre des bouteilles, attentif Ă ce que se passait bien la communion laĂŻque sur lâune des espĂšces.
Et lâĂ©motion de boire le temps.
Au bon milieu du parcours jâai une fois de plus Ă©voquĂ© ma chance dâavoir goĂ»tĂ©, un jour de 1995, chez Alain Dutournier, au sous-sol de son CarrĂ© des Feuillants, un vouvray 1895 de M. Poniatowski. Cent ans !
Et dâavoir eu dâautres Ă©motions (Du chenin) avec des vieux vouvrays de Jean-NoĂ«l Pinguet (Huet).
Mais pas le souvenir dâune autre dĂ©gustation semblable Ă celle du jeudi caniculaire et en si bonne compagnie.
Me voici, le verre 1953 en main devant lâune des photos bouillonnantes, volĂ©es au Cuvier de JasniĂšres, leur origine si joliment racontĂ©e par le voleur.
«Un jour de ma jeunesse, jâai rĂ©veillĂ©Ì par hasard lâĆil endormi dâune lie de vin rouge dâAunis oubliĂ©e plusieurs mois au fond de sa cuve [âŠ] Cette lie Ă©paisse et bourbeuse avait sĂ©crĂ©teÌ, pour se protĂ©ger de lâoxydation, une Ă©trange vĂȘture irisĂ©e de mycĂ©lium gris-bleu que lâon appelle aussi «la fleur du vin rouge».
«Câest en se dessĂ©chant tout doucement et en sâenfuyant par petits filets tĂȘtus, tels des mĂ©andres phosphorescents et concentriques aux centaines de minuscules ramifications, vers la bonde dâĂ©vacuation, que sâest formeÌ, sans crier gare dans lâobscuritĂ©Ì de la cave, «lâĆil bleu». Cette premiĂšre photographie du cuvier, rĂ©alisĂ©e un jour froid de dĂ©cembre 1976, existe tout simplement parce que, dans ma prĂ©cipitation aÌ partir en voyage juste aprĂšs les vendanges, jâavais oubliĂ©Ì de laver une de mes cuves de dĂ©cantation.
«Câest de cette nĂ©gligence quâest nĂ©e la premiĂšre image et toutes les autres qui ont suivi jusquâaÌ aujourdâhui.
Sans ce retard, sans cet oubli, rien sans doute nâaurait jamais commencĂ©Ì».
Voyage plus court dans le temps, jusquâau mois de janvier 2026. La sommeliĂšre Pascaline Lepeltier, française composant des cartes de vins (Descartes devin !) Ă New York et candidate au prochain mondial de son mĂ©tier, raconte dans le site des Domaines MĂ©tais lâexpĂ©rience unique dans son expĂ©rience multiple de jeune vĂ©tĂ©rane de la dĂ©gustation. Je le lui prends au mot.
«Ce fut lâune des expĂ©riences vinicoles les plus incroyables de ma vie. Je savais que jâallais vivre quelque chose dâexceptionnel en rendant visite Ă @vinsdomainemetais. Jâavais entendu parler du caractĂšre unique de ce domaine remontant au XVIĂšme siĂšcle, de lâamour du vin transmis Ă travers toutes ces gĂ©nĂ©rations qui ont conservĂ©, dĂ©cennie aprĂšs dĂ©cennie, siĂšcle aprĂšs siĂšcle, lâor liquide quâelles vinifiaient Ă partir du Chenin cultivĂ© sur les coteaux de tuffeau de la vallĂ©e du Loir.
[âŠ] Nous sommes passĂ©s Ă une symphonie de Chenin Blanc : une cĂ©lĂ©bration des millĂ©simes se terminant par 6 â 1996, 1986, 1976, 1966, 1956, 1916 (!) âexcellents ou «moins bons»â pour saisir la beautĂ© du terroir de JasniĂšres, mais aussi la dĂ©termination de la famille et sa capacitĂ© Ă ne produire que des vins issus des meilleurs raisins, Ă lâabri des pressions Ă©conomiques.
«LâexubĂ©rance juvĂ©nile de ces vins Ă©tait dĂ©jĂ remarquable, tant le Chenin dĂ©ployait toute lâĂ©tendue exceptionnelle de son profil aromatique, vibrant dâune tension exaltante et apportant une fraĂźcheur Ă la douceur (seul le soufre Ă©tait utilisĂ© par la famille, et la viticulture biologique Ă©tait la norme).
«Je suis rarement submergĂ©, mais les mots, les sensations et les intuitions mâont finalement fait dĂ©faut, tant la vie, la jeunesse et lâĂ©clat de ces vins semblaient irrĂ©els. Ă peine sortis de leur berceau, vinifiĂ©s et conservĂ©s Ă quelques centaines de mĂštres seulement des vignes qui leur ont donnĂ© naissance (restĂ©es prĂ© phylloxĂ©riques jusquâau dĂ©but du XXĂšme siĂšcle), ils offraient des nuances, des dĂ©tails et des Ă©nergies fascinants, chacun avec une individualitĂ© marquĂ©e».
Et voilĂ que câest dit.
Oscar Caballero est journaliste culturel, chroniqueur gastronomique et auteur. Notamment de « Quand la cuisine fait dateâ.
Les produits du mois de septembre
Les produits que lâon peut lĂ©gitimement trouver sur nos tables en cette saison.Â
© Biocontact
Erratum
Chers amis,
Mille mercis pour vos billets que je déguste chaque semaine comme un bon vin.
Mais le dernier ne va pas du tout !
Depuis 1972 en effet, la Saint-Hyacinthe nâest plus fĂȘtĂ©e le 11 septembre mais le 17 aoĂ»t.
En effet, le âvraiâ Saint Hyacinthe, Hyacinthe Jaceck de Cracovie, lâApĂŽtre du Nord et saint patron de la Lituanie et des noyĂ©s, est mort un 15 aoĂ»t et comme cette date Ă©tait dĂ©jĂ prise, sa fĂȘte fut dĂ©calĂ©e au 17. Honneur Ă la Dame, câest normal.
Câest notamment de lui que la rue Saint-Hyacinthe, prĂšs du MarchĂ© Saint-HonorĂ©, tient son nom. Les habituĂ©s du Rubis le cĂŽtoient donc rĂ©guliĂšrement et peut-ĂȘtre y protĂšge-t-il ceux qui se noient dans le Beaujolais nouveau !
Quant Ă savoir si les semailles devraient avoir lieu en aoĂ»t plutĂŽt quâen septembre, je laisserai la rĂ©ponse aux spĂ©cialistes mais jâai lâimpression que lâon sĂšme davantage... en octobre !
Amitiés,
Jean-Hyacinthe de Mitry






